2ème exercice… L’empathie!

Avoir de l’empathie, considérer l’autre comme un autre soi, se glisser dans sa tête pour le comprendre de l’intérieur.Pour quoi faire ? Améliorer les relations que l’on a avec cette personne ? Pour pouvoir mieux se comprendre, échanger, trouver un terrain d’entente.

L’autre, les autres : c’est un défilé ininterrompu de personnes auxquelles je pense.
Il faut choisir. Une au hasard, je l’observe, j’imagine sa vie, ses habitudes, ses goûts ou simplement ses occupations, ce qui remplit sa  vie ou pas.

Imaginé, en fait non, je n’ai jamais imaginé, trop curieuse du monde et des gens. Au contraire, c’est tellement passionnant de suivre une personne, surtout improbable, c’est à dire loin de soi, que l’on n’aurait pas rencontrée dans ses cercles habituels.

Je pense à cette dame, marseillaise, avec laquelle j’ai été placée au bout de cette chaîne de yaourts. Travail à la chaîne. J’ai 16 ans, je suis lycéenne et c’est mon job d’été, comme on dit maintenant. Une chaleur étouffante en ce mois de juillet et on travaille dans un frigo ; normal pour les yaourts, beaucoup moins pour les ouvrières.

Elle est tellement joyeuse avec son accent qui fait rentrer le soleil avec ses anecdotes et ses traits d’humour. Souvent je m’écroule de rire et les yaourts se mettent à filer à toute vitesse. Pas le temps de les attraper : c’est la débandade. Quelqu’un frappe sur le bouton d’urgence pour  arrêter la machine infernale ! Je ris  toujours en ramassant les paquets bleus des 8 yaourts qui viennent d’être enveloppés par un carton souvent capricieux.

Les ouvrières du début de chaîne me lancent un regard désapprobateur pendant que l’ouvrier qui met en palette en profite pour se frotter les reins endoloris par le poids et le mouvement répétitif de ce travail imbécile. C’est une équipe imposée. Il paraît que c’est une des chaînes les plus difficiles. D’ailleurs on est dans une salle à part.

Surgit alors une surveillante, raide comme la justice qu’elle croit représenter. A son tour elle se précipite sur le bouton d’urgence, vérifie la cadence, tourne le bouton pour l’accélérer, vocifère avec dans le regard toutes les menaces retenues, surtout dirigé vers moi, l’étudiante sur laquelle elle n’a  pas assez de prise, puis tourne les talons et disparaît entre les lourds rideaux de caoutchouc transparent. Son ombre s’éloigne tel un fantôme et  laisse planer une désagréable sensation.

Tout le monde est resté en apnée, elle n’a mis aucune de ses menaces à exécution, on s’en sort bien. Le travail reprend. Plus le temps de parler, les yaourts défilent à une allure folle, tous les gestes s’accélèrent : on suit la machine, on est des machines.

Alors je fais quelque chose d’inouï, de fou, d’impossible.

Avant que les paquets de yaourts n’aient envahi le réceptacle ultime de la chaine, je me précipite sur le bouton et je ramène la cadence à la vitesse précédente.

Vite, je reviens à ma place et je me mets en super accéléré pour rattraper cet aller-retour périlleux. C’est bon, ce n’est pas un rythme de croisière mais on peut un peu respirer et continuer à parler. Enfin échanger quelques mots : un peu d’humour ensoleillé, de ce soleil de Marseille qu’elle a emmené avec  elle et qui fait tellement de bien. Son regard se plisse et il est rempli de gratitude : un court moment de bonheur partagé !

Pour moi, ce n’est rien, je ne risque rien, si ce n’est d’être mis sur une machine plus difficile, ce que fera d’ailleurs la surveillante : mais je m’en fous , je ne fais que passer ! Pas la peine de me dire qu’il faut travailler pour avoir des diplômes et ne pas finir, par exemple, dans cette usine. Je suis fille d’ouvrier et je le sais, mais là, je le vis ! Quand on étudiera le « taylorisme » en classe de philo,  mes doigts endoloris et gelés se rappelleront à moi : vivre un concept dans son corps c’est autre chose.

J’ai 16 ans, elle en a sans doute 45 et en paraît bien davantage. Par bribes, elle me raconte sa vie. Le décès de son mari, ses deux ainés qui eux aussi doivent travailler à l’usine pour que son plus jeune, lui, puisse s’en sortir et faire des études. Elle est là, « condamnée » à ce travail difficile et abrutissant, avec ses deux enfants qui essaieront sans doute d’en sortir. Mais c’est surtout pour le « petit » qu’elle garde espoir.

C’est une simple ouvrière mais pour moi elle devient quelqu’un de très important. Une leçon de vie : j’irai la voir dans son modeste deux pièces, puis je reprendrai le cours de ma vie, mais elle restera toujours dans ma mémoire : elle fait partie de mon panthéon personnel et m’accompagnera toute ma vie, rejointe au fil des mes rencontres par d’autres belles personnes.

J’aime observer les gens et me demander qui ils sont vraiment. Je dis vraiment car j’ai toujours essayé de rencontrer ceux qui sont discrets, qu’on ne remarque  pas et qui sont peut-être ou sans doute beaucoup plus intéressants qui ceux qui sont dans la lumière. C’est toujours ce que je me suis tenue de faire dans mon métier de maîtresse d’école. Celui qui ne dit rien, que l’on pourrait oublier parce qu’il travaille bien, ne se fait pas remarquer, celui-là, je me dois d’aller à sa rencontre parce qu’il a autant droit à mon attention que tous les autres.

J’ai redoublé de vigilance à un moment précis : avec un CP de 25 élèves, chaque enfant est toujours suivi avec attention mais quand je me suis retrouvée avec 34 élèves de 4 ans, suite à un mouvement administratif, ce fut plus difficile. C’est de la folie : 34 élèves, mais qui a décidé d’un tel nombre ?  J’étais jeune maman, j’avais de l’énergie et je me suis donnée à fond pour tous ces élèves et malgré ça, je me suis rendue compte que je ne m’étais pas assez occupée de l’un deux.

Lui aussi est resté dans ma mémoire et m’a servi de leçon de vigilance. Sans doute a-t-il très bien vécu son année et il semblait heureux.Il avait le même prénom qu’un autre enfant, insupportable, qui captait sans arrêt mon attention et lui, je l’ai à peine vu : il n’a pas profité de moi et je ne l’ai pas assez connu.

L’empathie, c’est l’essence même de ce que doit être toute personne responsable d’autres personnes : le contact humain, la connaissance de l’autre, l’échange pour mieux se connaître et avancer ensemble. Beau programme !

Je n’ai pas répondu au premier exercice en prenant quelqu’un d’inconnu, à une terrasse de café ! Je suis trop dans le réel, et la réalité dépasse souvent la fiction!

Pour le deuxième, c’est un exercice que je me dois de faire car un de mes personnages est pour moi incompréhensible car à l’opposé de ce que je suis. Enfin, ce sont ses actes qui le sont. J’ai souvent essayé de me mettre à sa place, mais je n’y suis jamais arrivée, malgré ma devise : je ne cherche pas des excuses mais des explications ! Quand j’ai essayé de me mettre dans sa tête, j’ai non pas réveillé ma partie sombre, mais créer des distorsions que j’ai fuies aussitôt et avec raison.

Donc…à voir si je fais ou pas cet exercice ?  Je doute de son utilité pour l’instant !

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